Interview de Corinne Narassiguin: Il n’y a aucune incompatibilité entre socialisme et finance

Corinne Narassiguin est la candidate du Parti socialiste et d’ Europe Ecologie – Les Verts (grâce à son suppléant Cyrille Giraud). Elle est également Conseillère des Français de l’Etranger depuis juin 2009. Active à travers toute la circonscription depuis de longs mois (pour ne pas dire année), elle connaît bien la situation au Canada et au Québec.

QC2012 : Mme Narassiguin, les résultats de la gauche dans la 1ère circonscription pendant les présidentielles sont plutôt encourageants. F. Hollande recueille plus de 45% des suffrages. Comment analysez-vous ces résultats ? Y voyez-vous une possibilité pour votre candidature et la gauche de s’imposer lors du scrutin des législatives ?

Corinne Narassiguin : En effet nous pouvons nous réjouir de la nette progression de la gauche par rapport à l’élection présidentielle de 2007. Je salue notamment le très beau résultat de François Hollande au Canada, en particulier au Québec, il a réussi à améliorer le score de la gauche déjà haut en 2007. Si la droite reste majoritaire aux États-Unis, elle perd du terrain dans presque toutes les régions. Par ailleurs la participation beaucoup plus faible aux États-Unis qu’au Canada suggère un manque d’enthousiasme chez les électeurs de droite face à une gauche mieux mobilisée.
Dans ce contexte, avec la dynamique de la victoire de François Hollande d’une part et la cacophonie à droite pour ces élections législatives d’autre part, la victoire de la gauche en Amérique du Nord est à portée de main. J’y travaille depuis un an et demi à travers toute la circonscription en m’appuyant sur une équipe de bénévoles nombreuse, diverse et motivée.

QC2012 : Votre candidature a été attaquée à plusieurs reprises sur le fait que vous travaillez pour un important établissement financier de New York. Il y a un côté gauche caviar à votre candidature et se pose la question, comment peut-on être de gauche, défendre des valeurs de partage quand on sert un établissement financier ?

CN : Je trouve cette vision du socialisme d’aujourd’hui complètement caricaturale. Il n’y a aucune incompatibilité entre socialisme et finance. Et le qualificatif gauche caviar est trop souvent employé à tort et à travers. Je suis fille d’enseignants, issue des classes moyennes à l’île de la Réunion. Ma réussite professionnelle, j’en suis fière. Je la dois à l’école de la République, à mon travail et à ma persévérance.
Après être venue à New York avec une petite entreprise française de conseil en technologies de l’information en tant qu’ingénieure en télécommunications, j’ai en effet travaillé pendant 9 ans pour un grand groupe bancaire américain également en tant qu’ingénieure. Je ne nie pas le rôle que ce groupe bancaire a pu jouer dans la crise des sub-primes, et c’est pour cela que je n’ai jamais hésité à faire entendre mon opinion au sein même de cette entreprise, notamment sur la nécessité d’une éthique de la prise de risque et sur les dangers d’un groupe bancaire « too big to fail ». Je suis profondément réformatrice, je pense qu’il vaut toujours mieux tenter de changer les choses de l’intérieur. Comment peut-on espérer changer la culture de ces entreprises si on les abandonne aux mains de ceux qui pensent que la finance n’a guère besoin d’être régulée? J’encourage toutes les personnes de gauche à envisager une carrière dans la banque et la finance, ce secteur d’activité ne s’en porterait que mieux! Nous avons besoin d’un secteur bancaire et financier stable et sain, qui travaille au service de l’économie réelle, avec éthique et responsabilité sociale et environnementale.
Je dois tout de même préciser que j’ai récemment démissionné de mon poste de vice-présidente de la gestion du risque technologique et opérationnel dans ce groupe bancaire. N’ayant pas obtenu l’autorisation de prendre des congés sans soldes suffisamment longs, j’ai choisi de prendre ma liberté pour poursuivre ma campagne de terrain.

QC2012 : Si vous êtes élue, quelles seront vos deux priorités pour la première circonscription d’Amérique du Nord ? Et pourquoi celles-là ?

CN : Les deux chantiers prioritaires seront les services consulaires et l’accès à l’éducation française.
Notre circonscription est celle qui a connu la plus forte augmentation (en volume) d’inscriptions dans les consulats, et pourtant les moyens de notre réseau consulaire n’ont cessé de diminuer depuis 10 ans. Pour un véritable service public de proximité et de qualité, nous devons revoir le maillage du réseau consulaire pour qu’il corresponde à la distribution des Français établis au Canada et aux États-Unis, et fournir les moyens humains et technologiques pour qu’il fonctionne efficacement.
Les Français migrent généralement en famille et sont particulièrement attachés à la transmission de leur culture et de leur langue à leurs enfants. Ceci reste vrai au sein des familles plurinationales. L’accès à un enseignement français ou en français de qualité est donc primordial. Pour cela, il faut à la fois renforcer le réseau des écoles homologuées par des aides financières à la scolarité socialement justes et adaptées aux réalités locales, et développer des solutions alternatives comme l’extra-scolaire (par exemple : les programmes FLAM), l’enseignement à distance (CNED) et les filières publiques bilingues (s’appuyant sur les cursus classiques, programmes « magnet », écoles à charte etc…). Les besoins sont certes plus grands aux États-Unis, mais au Canada également, des solutions innovantes peuvent être développées avec la participation de la France.

QC2012 : Au début, votre candidature faisait l’union de la gauche avec votre accord avec EELV. On ne s’attendait pas à ce que d’autres se lancent. Aujourd’hui, vous devez faire face à une menace sur votre gauche (Front de gauche) et une autre sur votre droite (PRG). Comment expliquez-vous l’ouverture cet effritement à gauche ? N’est-ce pas une perte de votre leadership et un risque pour votre passage du premier tour ?

CN : Ma candidature reste celle d’un grand rassemblement. Le PS et EELV forment le socle de la future majorité parlementaire que j’appelle de mes vœux. Il est vrai que le PRG a aussi toute sa place dans cette majorité et est d’ailleurs bien représenté au sein du gouvernement Ayrault. Après avoir soutenu François Hollande dès le lendemain des primaires, le PRG a choisi de développer sa propre stratégie pour les élections législatives, je respecte leur liberté.
La candidature Front de Gauche a toute sa légitimité surtout après le bon score de Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle. Il s’agit d’une gauche de contestation du système, avec qui je partage le combat contre l’extrême-droite, et qui doit jouer tout son rôle dans le débat démocratique, mais avec qui une alliance dès le premier tour serait à mon sens sans cohérence avec ma conviction sociale-démocrate qu’on peut changer le système de l’intérieur.
Je note tout de même que ma candidature – avec la suppléance de Cyrille Giraud – est la seule à être 100% locale et issue du terrain, après un choix démocratique des militants de nos partis, le PS et EELV. Ceci, ajouté à la campagne très active que nous menons, me permet d’aborder le premier tour avec confiance.

QC2012 : Si la circonscription législative Amérique du Nord est hétérogène, force est de constater que le Québec forme un espace à part : forte concentration de Français, tissu associatif dense, milieu de vie en Français et réalité économique très diverse avec des Français qui ont des niveaux de vie parfois très bas. Comment envisageriez-vous le Québec et sa réalité bien différente si vous étiez élue député ?

CN : C’est parce que j’ai reconnu très tôt la spécificité du Québec dans la circonscription que j’ai souhaité dès le départ nouer un partenariat avec un suppléant basé au Québec, que j’ai inclus dans mon équipe de campagne un grand nombre de bénévoles installés au Québec, et que je me suis rendue à de nombreuses reprises dans la Belle Province dans le cadre de cette campagne.
Elue députée, je continuerai de m’appuyer sur mon suppléant et sur cette équipe, comme sur les contacts pris dans les réseaux associatifs, pour rester en phase avec la réalité des Français de cette région.
La France aura toujours une relation forte et particulière avec le Québec. Je m’engage à continuer à la renforcer par des partenariats et accords France-Québec toujours plus nombreux et plus robustes, sans négliger le fait que le Québec est maintenant aussi devenu pour les Français une porte d’entrée vers d’autres provinces canadiennes. Les accords de sécurité sociale et de retraite, les reconnaissances mutuelles de diplômes et compétences professionnelles peuvent être améliorés, et doivent servir d’exemple pour les négociations avec les autres provinces du Canada.
Le dynamisme des réseaux français au Québec est un exemple pour le reste de la circonscription, et je veux aider à interconnecter ces réseaux avec ceux des autres régions d’Amérique du Nord pour que le Québec ne soit pas une singularité mais un moteur pour les Français de la circonscription.
Par ailleurs, je soutiendrai une politique vis-à-vis du Québec fondée sur le principe de la non-ingérence et de la non-indifférence, dans le respect de la société québécoise et de toutes les aspirations qu’elle incarne.

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